La gloire de mon père

La gloire de mon père

« A table, mon père affirma qu’il s’agissait de superstitions ridicules, que je n’avais fourni aucun effort, que j’avais appris à lire comme un perroquet apprend à parler, et qu’il ne s’en était même pas aperçu. Ma mère ne fut pas convaincue, et de temps à autre elle posait sa main fraîche sur mon front et me demandait : « Tu n’as pas mal à la tête ? » Marcel PAGNOL, La gloire de mon père.

 

Je hais l’école. Ça je l’’ai déjà dit… et j’’ai beaucoup aimé l’’école, aussi. Car il faut avoir beaucoup aimé pour pouvoir haïr suffisamment.

Tout avait pourtant bien commencé :

          49/52, ce n’est pas une indication sur des psaumes, mais une tranche de temps.

J’’ai été fils unique pendant sept ans six mois et cinq jours. Cette durée affichée avec tant de précision vous semble superflue ? Pas pour moi. Elle est, en partie, la source de toute cette histoire.

Rassurez-vous, l’’arrivée du frère (unique lui-aussi) qui m’’a suivi n’’a en rien changé le climat et l’’ensoleillement familial. On naît toujours unique, on est toujours unique.

Mon père, instituteur, complétait son salaire par un secrétariat de mairie. Ma mère ne travaillait plus.

Mes parents avaient pris cette décision -–et ce n’’était pas une décision machiste- pour permettre à ma mère d’’élever leurs futurs enfants. A moins que cela ne soit parce qu’’une première mort-naissance, pleine d’’espoir déçu, ait conforté cette décision ?

Ils ne l’’ont toutefois jamais exprimé.

Je ne retiens de mes deux ou trois premières années que de brèves étincelles, quelques bulles dorées qui remontent à la surface  de ma mémoire : un été éternel, une cour d’’école, les babillages des enfants, le jardin d’’une voisine, l’’odeur des petits cakes de ma mère, un tracteur rouge, un banc, un cerisier, moi mangeant des cerises et me fourrant les noyaux dans le nez : « Qui m’a dénoncé ? »

Toujours est-il que mes parents, armés de patience et de gouttes nasales glycérinées, s’’évertuèrent à faire ressortir les noyaux que j’’avais eu bien du mal à faire entrer. Après quelques efforts, voilà mon père récompensé. Un noyau retrouvé dans chaque narine !

Mais c’’était sans compter sur mon esprit, déjà scientifique. M’’étant lancé dans le tâtonnement expérimental, j’’avais découvert une narine plus profonde que l’’autre :

« N’a co’ un d’’lo’ côté ! » annonçais-je fièrement à mes parents, un peu tôt soulagés.

C’’était vrai. J’’aimais déjà les nombres impairs, aller au fond des choses et surprendre mon entourage.

J’’ai aussi gardé le vague souvenir d’’une porte qui m’’effrayait (je ne compris pourquoi que quarante ans plus tard ; aimeriez-vous savoir…)…

          53/58, les souvenirs se précisent :

Je me souviens très bien de l’’affection dont j’’étais l’épicentre, de la voix et du contact des genoux de ma mère lorsqu’’elle me lisait des histoires, de la voix et des bras de mon père lorsqu’’il m’’embrassait avant que j’aille au lit et des chansons qu’’il chantait avec ma mère.

Ecouter, se laisser bercer par la douce musique de ces mots tour à tour emplis de soleil ou de pluie.

Imaginer, se laisser dériver et porter par le courant des mots qui sortent en cascade d’’une bouche. Une voix chaude et vibrante qui vous entraîne dans le rêve et vous amène au bord du sommeil.

Je ne voyais pas beaucoup mon père à cette époque parce qu’’il était déjà à l’’école lorsque je m’’éveillais et encore à la mairie lorsque je m’’endormais, mais il n’’a jamais été absent et les moments d’’intimité n’’en étaient que plus riches.

Je me rappelle les trésors d’’ingéniosité dont devait faire preuve ma mère pour me faire manger : transformer un œoeuf dur en cochon, par exemple. Tout était prétexte aux jeux et aux histoires.

Les lectures et les chansons ont bercé mon enfance et tracé un sillon qui m’’a irrémédiablement guidé.

La radio ne faisait pas partie de l’’équipement de la maison -–je demandais le premier poste pour mes huit ans- pourtant la maison était « sonore », le lave-vaisselle n’’étant pas né, mes parents partageaient cette « corvée » et assuraient le spectacle en emplissant la maison de chants harmonisés à deux voix pour vaisselle à quatre mains. J’’en ai gardé une fascination pour la mousse et ses bulles irisées en plus d’’un amour intense pour la musique, les musiques devrais-je dire.

Paradoxalement, nous eûmes la télévision très tôt grâce à la générosité d’’un oncle paternel.

Cette petite lucarne ne luisait que le soir pour le « JOURNAL TELEVISE » et en fin de semaine pour « 36 chandelles » de Jean Nohain. Nous étions bien loin de la pollution médiatique du XXI° siècle !

Et moi, j’’étais bercé par les chants à deux voix qui scellaient notre « unisson ». Environné de mots et de musiques, j’’ai vite mis du signifiant sur ces signes chargés par tant d’’affection.

Mais cette précocité ne laissa pas de faire des inquiets…

Une voisine de notre village, effrayée de me voir assis par terre avec un livre, craint que je ne fis une méningite.

Contaminé par les mots, certainement ? C’’est vrai que la lecture est un virus, l’’amour de lire un mal nécessaire dont on ne guérit pas.

Je fis mon « petit Pagnol », avec ma première expérience de lecture sur l’’ardoise de l’’écran vespéral.

« JOURNAL TEULEUVISEU ».

Evidemment, les majuscules des années cinquante ne portaient pas d’accentuation ! Mon père, surpris, demanda :

          « Qui t’a dit ça ? »

          « C’est marqué là ! »

Bien entendu, ce n’’est pas du Pagnol.

Je ne fus pas, je pense, le seul de mon époque à être « la gloire de son père ». Et de sa mère, aussi !

 

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