La ferme en folie

« La ferme en folie »

« Tous les animaux sont égaux, mais il y a des animaux plus égaux que d’autres. »

George Orwell in « La ferme des animaux »

 

« Que font les animaux de la ferme une fois que les  humains ont le dos tourné ? La fête bien sûr ! »

Citation inspirée du film événement des studios NICKELODEON, qui a fait plus de 2 millions d’entrées

 

J’étais encore trop jeune pour aller à l’école, bien qu’elle fût mon habitat…

On n’allait pas à l’école comme actuellement, dans les années 50, en campagne. Mais il y avait une école parallèle…

Le temps que je ne passais pas avec ma mère, ou assis dans le grenier de l’école sur le tas de livres réformés, j’allais à la ferme d’à côté ou chez le boucher d’en face.

Ces dans ces endroits que j’appris les choses de la vie : la naissance des veaux, des cochons et des lapins… et aussi leur mort, parfois atroce.

A la ville, on imagine maintenant les vaches comme de gros parallélépipèdes de carton, à la campagne, la vie est plus rude, la mort aussi d’ailleurs. Ce qui, je pense, décomplexe beaucoup… à moins que cela ne traumatise à jamais ?

Dominique était mon ami.

De deux ans mon ainé, il allait déjà à l’école du haut « l’école des petits ». Quand les élèves s’envolaient de l’école du bas, « l’école des grands », c’était pour moi le signal d’aller l’attendre sur la borne de pierre bleue, guide-roue des charrettes, entre l’école et la ferme.

Nous avions plaisir à nous retrouver. Il vivait chez sa grand-mère et, invariablement, dès son retour, nous allions prendre notre goûter à la ferme.

Je ne saurais, sans en oublier, vous raconter les espiègleries que nous inspirait ce terrain d’aventure, surtout notre gigantesque « cabane » qu’était la grange… toujours est-il que, parmi les incidents qui émaillèrent le décor, je fis quelques découvertes :

Après avoir « goûté » l’eau de l’abreuvoir, la fosse à purin et l’ensilage de pulpes, je fus surpris que mes mésaventures fassent rire -pas moi- les adultes. Loin de morigéner contre ma maladresse, ils encourageaient mes découvertes et riaient de mes déconvenues. Ce qui provoquait immanquablement chez moi une frustration et le désir d’en faire d’autres (bêtises-découvertes ?).

Mais revenons à la grange.

Jamais enfants n’ont eu un paysage aussi gigantesque. Vous pensez certainement que tous ceux qui possédaient une grange avaient la même sensation ? mais sûrement pas la même imagination !

Non contents d’avoir le terrain de jeux le plus extraordinaire qu’il soit, nous l’agrémentions, au fil de nos envies, de pouvoirs plus ou moins obscurs, tous liés à l’éclairage du lieu…

Ce pouvait être le château de la Belle au Bois Dormant, ou celui de Barbe Bleue. C’était, c’est sûr, une retraite, un havre de paix ou de guerres…

Les ballots de paille étaient les pierres immenses d’une construction qui changeait, suivant nos désirs. Les murs de planches formaient des échelles naturelles que nous prenions d’assaut. Les poutres nous emmenaient dans des cheminements aériens. Mille fois nous y risquions notre vie, poursuivis par des pirates, des monstres, la peur d’avoir peur…

Et qu’elle odeur que celle de la paille, toujours chaude et accueillante.

Nous disputions notre refuge aux oiseaux, aux souris, aux chats, eux bien réels. Peut on en un seul et même endroit trouver tant d’êtres aussi dissemblables, mais tous complémentaires. Nous rêvions d’être cet oiseau, cette souris, ce chat. Nous l’étions. Seule la perspective du goûter nous ramenait, avec parfois bien du mal, à la réalité. Pour replonger, ensuite, de plus belle dans la paille !

J’ai l’impression d’avoir passé des années, des siècles en ce lieu où nous étions à l’abri de tout, sauf de nous-mêmes. J’y ai vécu mille vies, mille morts ; une histoire éternellement recommencée, mais toujours différente. Dominique était mon guide, mon complice, mon démon tentateur, le côté obscur de la force. Bref, un ami.

La ferme n’était pas que le lieu de dangers imaginaires. Mes mollets se rappellent ainsi le pincement de bec du jars et tremblent encore devant l’impressionnante roue du dindon.

Avec le recul, sauter dans le foin du haut des poutres n’était pas une bonne idée. Qu’aurions nous fait si, par hasard, un outil aratoire avait été dissimulé par la paille ? Mais nous eûmes beaucoup de chance (ou un entourage prévoyant ?) et d’accident, point.

Nadia, fille du boucher d’en face, était, elle, la part de féminité qui manquait à nos jeux de gamins. J’alternais donc les séjours à la ferme et dans la cour de la boucherie. En même temps que les premiers attraits, bien platoniques, mais déjà féminins, je découvris la cruauté de la mise à mort des cochons. L’un compense l’autre.

Les garçons sont comme des albatros, empêtrés par les ailes de leur imagination au sortir de leurs rêves.

Nous étions bien loin des mille trépas imaginaires de la grange, mais si près du réel.

Les lapins, qui ressemblaient à de grosses peluches, pouvaient -et mes doigts en gardent la trace- mordre cruellement à travers le grillage de leur cage.

Après les plaisirs éthérés, les joies du palpable… Après le pouvoir de l’imagination, la maîtrise du visible. Bref, des amitiés complémentaires autant que trop fugitives.

Dominique était un enfant de la ville recueilli par la terre. Nadia, fille de la terre, était plus pragmatique. Les lapins n’étaient pas de grosses peluches mais de futurs pâtés ; les cochons, eux, terminaient tous en saucisson, fort bon d’ailleurs. Le grand-père de Nadia qui en distribuait des rondelles comme friandises, est certainement à l’origine de mon goût pour icelui.

On peut être nés la même année, mais pas sur la même planète… elle était du 14 juillet et pensait que c’était pour son anniversaire que l’on allumait les lampions.

C’était en partie vrai ; en partie, seulement.

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