La ferme en folie

« Tous les animaux sont égaux, mais il y a des animaux plus égaux que d’autres. »

George Orwell in « La ferme des animaux »

 

« Que font les animaux de la ferme une fois que les  humains ont le dos tourné ? La fête bien sûr ! »

Citation inspirée du film événement des studios NICKELODEON, qui a fait plus de 2 millions d’entrées

 

J’étais encore trop jeune pour aller à l’école, bien qu’elle fût mon habitat…

On n’allait pas à l’école comme actuellement, dans les années 50, en campagne. Mais il y avait une école parallèle…

Le temps que je ne passais pas avec ma mère, ou assis dans le grenier de l’école sur le tas de livres réformés, j’allais à la ferme d’à côté ou chez le boucher d’en face.

Ces dans ces endroits que j’appris les choses de la vie : la naissance des veaux, des cochons et des lapins… et aussi leur mort, parfois atroce.

A la ville, on imagine maintenant les vaches comme de gros parallélépipèdes de carton, à la campagne, la vie est plus rude, la mort aussi d’ailleurs. Ce qui, je pense, décomplexe beaucoup… à moins que cela ne traumatise à jamais ?

Dominique était mon ami.

De deux ans mon ainé, il allait déjà à l’école du haut « l’école des petits ». Quand les élèves s’envolaient de l’école du bas, « l’école des grands », c’était pour moi le signal d’aller l’attendre sur la borne de pierre bleue, guide-roue des charrettes, entre l’école et la ferme.

Nous avions plaisir à nous retrouver. Il vivait chez sa grand-mère et, invariablement, dès son retour, nous allions prendre notre goûter à la ferme.

Je ne saurais, sans en oublier, vous raconter les espiègleries que nous inspirait ce terrain d’aventure, surtout notre gigantesque « cabane » qu’était la grange… toujours est-il que, parmi les incidents qui émaillèrent le décor, je fis quelques découvertes :

Après avoir « goûté » l’eau de l’abreuvoir, la fosse à purin et l’ensilage de pulpes, je fus surpris que mes mésaventures fassent rire -pas moi- les adultes. Loin de morigéner contre ma maladresse, ils encourageaient mes découvertes et riaient de mes déconvenues. Ce qui provoquait immanquablement chez moi une frustration et le désir d’en faire d’autres (bêtises-découvertes ?).

Mais revenons à la grange.

Jamais enfants n’ont eu un paysage aussi gigantesque. Vous pensez certainement que tous ceux qui possédaient une grange avaient la même sensation ? mais sûrement pas la même imagination !

Non contents d’avoir le terrain de jeux le plus extraordinaire qu’il soit, nous l’agrémentions, au fil de nos envies, de pouvoirs plus ou moins obscurs, tous liés à l’éclairage du lieu…

Ce pouvait être le château de la Belle au Bois Dormant, ou celui de Barbe Bleue. C’était, c’est sûr, une retraite, un havre de paix ou de guerres…

Les ballots de paille étaient les pierres immenses d’une construction qui changeait, suivant nos désirs. Les murs de planches formaient des échelles naturelles que nous prenions d’assaut. Les poutres nous emmenaient dans des cheminements aériens. Mille fois nous y risquions notre vie, poursuivis par des pirates, des monstres, la peur d’avoir peur…

Et qu’elle odeur que celle de la paille, toujours chaude et accueillante.

Nous disputions notre refuge aux oiseaux, aux souris, aux chats, eux bien réels. Peut on en un seul et même endroit trouver tant d’êtres aussi dissemblables, mais tous complémentaires. Nous rêvions d’être cet oiseau, cette souris, ce chat. Nous l’étions. Seule la perspective du goûter nous ramenait, avec parfois bien du mal, à la réalité. Pour replonger, ensuite, de plus belle dans la paille !

J’ai l’impression d’avoir passé des années, des siècles en ce lieu où nous étions à l’abri de tout, sauf de nous-mêmes. J’y ai vécu mille vies, mille morts ; une histoire éternellement recommencée, mais toujours différente. Dominique était mon guide, mon complice, mon démon tentateur, le côté obscur de la force. Bref, un ami.

La ferme n’était pas que le lieu de dangers imaginaires. Mes mollets se rappellent ainsi le pincement de bec du jars et tremblent encore devant l’impressionnante roue du dindon.

Avec le recul, sauter dans le foin du haut des poutres n’était pas une bonne idée. Qu’aurions nous fait si, par hasard, un outil aratoire avait été dissimulé par la paille ? Mais nous eûmes beaucoup de chance (ou un entourage prévoyant ?) et d’accident, point.

Nadia, fille du boucher d’en face, était, elle, la part de féminité qui manquait à nos jeux de gamins. J’alternais donc les séjours à la ferme et dans la cour de la boucherie. En même temps que les premiers attraits, bien platoniques, mais déjà féminins, je découvris la cruauté de la mise à mort des cochons. L’un compense l’autre.

Les garçons sont comme des albatros, empêtrés par les ailes de leur imagination au sortir de leurs rêves.

Nous étions bien loin des mille trépas imaginaires de la grange, mais si près du réel.

Les lapins, qui ressemblaient à de grosses peluches, pouvaient -et mes doigts en gardent la trace- mordre cruellement à travers le grillage de leur cage.

Après les plaisirs éthérés, les joies du palpable… Après le pouvoir de l’imagination, la maîtrise du visible. Bref, des amitiés complémentaires autant que trop fugitives.

Dominique était un enfant de la ville recueilli par la terre. Nadia, fille de la terre, était plus pragmatique. Les lapins n’étaient pas de grosses peluches mais de futurs pâtés ; les cochons, eux, terminaient tous en saucisson, fort bon d’ailleurs. Le grand-père de Nadia qui en distribuait des rondelles comme friandises, est certainement à l’origine de mon goût pour icelui.

On peut être nés la même année, mais pas sur la même planète… elle était du 14 juillet et pensait que c’était pour son anniversaire que l’on allumait les lampions.

C’était en partie vrai ; en partie, seulement.

Ecrits vains

« Ecrivains ! Ecrits vains ? »

« Que d’écrits vains ! Que d’écrivains !  » Jean-Pierre Brisset

 

Quelle puissance ont les signes écrits ! symbolique du temps qui s’écoule.

Là où cinq signes assemblés, e=mc², semblent concentrer tout l’univers, trois cent trente trois peinent à décrire un grain de poussière :

« J’ouvris les yeux. Pas un son, pas un bruit. Même la lumière, engourdie par le froid, peinait à franchir la croisée. Seul un point imperceptible de platine semblait avoir concentré en lui la vie qui m’entourait, dérivant lentement dans la lumière blafarde et agonisante. Puis, après un dernier éclat, brève incandescence d’une étoile qui s’effondre, lui aussi disparut. L’hiver était arrivé. »

Les mots sont une drogue, douce, mais créent une addiction. Dans le pis des cauchemars, j’imagine de grands livres avec des pages… vides et blanches !

Bref, je suis intoxiqué.

Vous pensez posséder le livre ? En fait, c’est lui qui vous possède.

Qu’il vous attire ou vous rebute, c’est lui qui fait de vous ce qu’il veut. Même l’auteur se fait piéger lorsqu’il en a terminé l’écriture. Il pense l’avoir possédé et c’est en fait  un possédé qu’il lâche dans la nature.

Si, par bonheur, vous aimez les mêmes livres qu’un de vos proches, essayez donc de comparer les personnages du livre, la représentation que vous vous en faites, les images qui vous sont venues à l’esprit en le lisant… Et vous ne parlez déjà plus de la même chose.

Le livre s’adresse à chacun de manière différente, il nous captive et nous émerveille, il fait appel à une magie interne qui nous projette, nous et notre univers, au travers des personnages.

Avons-nous réellement vécu cette histoire ? certainement, mais pas au cours de notre passé, seulement dans le présent du livre. Le livre nous permet de faire des sauts à travers le temps et l’espace, à nous, voyageurs immobiles. Il est le miroir de nos états d’âme et la projection de nos désirs.

Il est en même temps un acte de liberté et d’aliénation.

C’est forcément un acte de liberté, sinon, à certaines époques de sa vie, il n’aurait pas été censuré, poursuivi, brûlé, souvent en même temps que son auteur. C’est aussi un acte d’aliénation car il vous tient en son pouvoir et on n’est pas loin de la propagande lorsqu’il nous a réduits en esclavage et qu’on le vante.

Lisez-vous, comme moi, plusieurs fois les mêmes livres ?

Découvrez-vous toujours les mêmes objets aux mêmes places ? D’autres choses que vous n’aviez pas remarquées auparavant ?

Vous pensiez le connaître et vous le reconnaissez à peine, il n’est déjà plus le même parce que vous avez changé.

Il vous a changé.

Eloignez-vous vite, vous êtes possédés…

En même temps, cette aliénation, on la provoque, on la souhaite, on la veut. C’est notre imaginaire qui a hâte de consommer et de nous consumer. Sans le rêve, nous ne serions que des bêtes, ne l’oubliez pas.

Tiens, justement, à propos de bêtes…

L’île aux trésors

« A leur manière, les livres sont assez bien, mais ce ne sont que des substituts forts anémiques de la vie. »  Robert Louis Balfour Stevenson

 

« Ceux qui apprennent beaucoup ne font qu’’effleurer la surface de la connaissance ; ils saisissent les lois, ils conçoivent la grandeur du plan… l’’horreur de la réalité s’’efface de leur mémoire. » Olalla, Nouvelle courte – Robert Louis Balfour Stevenson

Dans la Mairie-Ecole où nous habitions, il y avait un grenier tout en haut d’’un escalier qui me semblait immense.

Un grenier est toujours, pour un enfant, source de mystères.

Sombre, souvent obscur, c’’est un endroit parfois impénétrable, que l’’on imagine, à l’’aune de sa sensibilité, rempli de terribles secrets.

Terrible ne veut pas forcément dire inquiétant, mais plus sûrement plein d’’aventures en devenir. C’’était pour moi un refuge, un lieu privilégié de rencontre avec des livres.

Une île : au bout de l’’escalier, le temps semblait suspendu, entre ciel et terre. A quelques mètres d’’une fenêtre de toiture, au milieu du plancher, les livres réformés venaient, sur un tas, paisiblement terminer leurs histoires.

Paisiblement ?

Tout du moins en étaient-ils persuadés avant mon arrivée…… A moins qu’’ils n’’aient vu mon intrusion comme une chance, un espoir de seconde vie ?

Ils m’’ont beaucoup parlé, beaucoup appris, toujours bien accueilli, ami entre les amis, mais je n’’ai jamais pensé à leur demander comment et pourquoi ils en étaient arrivés là.

En tout cas, s’’ils avaient été punis, en même temps qu’’ils m’’ont délivré leur savoir, ils se sont libérés d’’eux-mêmes.

Un livre fermé, c’’est un livre emprisonné.

 Je voyais en un livre abandonné ouvert comme un grand oiseau incapable de s’’envoler, attendant l’’élan d’’une main. Ouvert et retourné, c’’était un atterrissage en catastrophe, une reliure qui souffrait. Une page froissée ou déchirée était une blessure. Je préférais de loin y voir une auréole ou même une tache !

 J’’étais reposé par le plaisir de caresser une couverture et de feuilleter les pages une à une, enivré par l’’odeur du vieux papier, grisé par les mots. Tous les secrets du monde se devaient d’’y être et je ‘n’avais pas le temps de me poser une question que  la réponse m’’apparaissait au détour d’’une page, d’’une illustration. On ne trouve que ce que l’’on cherche.

Anciennes méthodes de lecture, livres de calcul, d’’histoire, de géographie, de sciences, lectures suivies, affiches, tout un monde endormi qui ne demandait  qu’’à s’’éveiller et à m’’émerveiller.

De la plus humble méthode de lecture au livre de sciences, en passant par « Le tour de France par deux enfants », je les ai suivis dans leur périple.

Il ne fut question au début que d’’images, d’’illustrations, puis vint l’’amour de la lettre, du mot, de la phrase, du paragraphe, du chapitre pour en arriver à « avaler » des livres entiers. J’’étais et je suis resté affamé de lecture, un ogre, débonnaire, mais un ogre tout de même.

Le tas de livres était devenu mon île aux trésors ; seul l’’hiver dans sa grande rigueur m’’empêchait d’’y séjourner, mais jamais de venir y puiser de nouvelles ressources.

J’’ai aimé, un peu plus tard, pénétrer les archives. Ces grands cahiers où couraient des lignes d’’une écriture calligraphiée, voire enjolivée de boucles aériennes. Essayer de décrypter les lignes appliquées d’’écriture à la plume c’’était comme essayer de déchiffrer une énigme. J’’y ai pêché un jour un assignat de la révolution qui, découvert par mon père, est allé ensuite rejoindre les archives départementales.

Tout était sujet à lecture : des délibérations de conseil aux actes d’’état-civil en passant par les livres de comptes… rien que pour le plaisir d’’entendre le doux chuintement de la feuille que l’’on tourne et de regarder danser les poussières, vivantes dans les rayons de lumière.

La face obscure du soleil

« On a peur, on s’imagine avoir peur. La peur est une fantasmagorie du démon. » Georges BERNANOS

 

Même pas peur !

J’’ai cinq ans et je n’’ai pas peur du noir.

Vous trouvez cela bizarre ? C’’est plutôt l’’inverse qui me paraîtrait être la bonne question….

Pourquoi avons-nous peur du noir ? Il se peut que nous soyons victimes (à notre corps, pardon, plutôt à notre esprit défendant) de la civilisation judéo-chrétienne.

Pan ! Après la laïque, la calotte…

Soyons précis.

Sans le vouloir, (à l’’insu de notre plein gré) nous sommes les héritiers d’’une longue histoire.

Cet héritage, même si nous ne croyons pas, exerce une influence sur notre comportement, bien au-delà d’’un simple manichéisme. Tout n’’est pas blanc, mais tout n’’est pas noir (Ah ! On y vient, la peur du noir !). Notre « civilisation occidentale » est, que nous le voulions ou non, l’’héritière des siècles passés.

Je sais, « s’’intéresser au christianisme d’’un point de vue laïque, historique, non confessionnel » (J. Prieur et G. Mordillat réalisateurs : Corpus Christie, L’’Origine du christianisme, L’’Apocalypse) n’’est pas très bien vu.

Où allons-nous si la « vision » laïque s’’intéresse à l’’écriture historique du christianisme ?

Justement, pour affirmer sa laïcité, il faut être bien documenté et nous ne pouvons faire l’’impasse sur les siècles passés et ce qui est devenu une religion d’’Etat (?).

Si nous nous penchons sur nos peurs élémentaires, nous remarquerons que la croyance a tout bonnement exploité des peurs ancestrales et païennes. L’’homme a toujours eu peur du noir (cerveau reptilien ou primitif, ‘l’instinct de conservation). Il faut dire qu’’à l’’époque des cavernes le noir était source de danger (terrain de chasse des bêtes féroces) et ‘l’homme n’’a eu de cesse qu’’à le repousser, pour se protéger. Voilà le feu (et sa lumière) qui lutte contre les ténèbres. Mais pourquoi diantre, hommes modernes bien au chaud dessous la couette, avons-nous toujours peur du noir ? Certainement parce que, durant des siècles, cette peur a été récupérée et entretenue par les religions.

L’’éternelle lutte du bien et du mal, de la lumière contre l’’obscurité (obscurantisme ?) prend ici une coloration toute particulière. Déjà le paganisme fêtait « le retour de la lumière » (l’’équinoxe d’’hiver), la religion a récupéré cette date pour la naissance du Christ, et ce afin d’’exploiter au mieux un calendrier païen bien enraciné. En emmêlant les croyances, la religion a bouleversé les certitudes et a réécrit à son bénéfice les rituels des siècles précédents. La lumière contre le noir, le bien contre le mal, Dieu (ange blanc) contre Satan (ange noir).

Voilà pourquoi, il me semble, au-delà de nos peurs primaires, nous continuons à avoir peur du noir.

Mais justement, je n’’ai pas peur du noir !

Voilà tout l’’intérêt d’’une éducation basée sur la construction de l’’esprit critique : rationaliser ses peurs et ses doutes. Tout (ou presque) devient « raisonnable ». C’est une victoire de l’’acquis sur l’’inné.

J’’ai cinq ans. Comme je suis trop petit pour allumer l’’électricité de l’’escalier et du couloir qui mènent à ma chambre, je me promène dans le noir, j’’apprends le noir, je le domestique.

Au lieu de découvrir un monde hostile -parce que non visible- je découvre un monde « velouté ».

Le noir n’’a-t-il pas la couleur du velours ?

Et puis, il y a noir et noir !

Mes yeux apprennent petit à petit à capter et à exploiter la moindre parcelle de lumière. L’’univers du soir n’’est pas obscur au point de gommer toute évidence, le monde qui m’’entoure reste « palpable ».

Et c’est ce que je fais. Je palpe.

J’’imagine avoir , au bout des doigts, des yeux qui explorent les murs en tâtonnant. Et cela marche. Le chemin devient chaque jour plus facile, les repères deviennent apparents.

Bien sûr, j’’ai eu comme tout le monde des cauchemars, mais cela n’‘a rien à voir avec le noir raisonné dont je parle.

Voilà un point éclairci……

La gloire de mon père

« A table, mon père affirma qu’il s’agissait de superstitions ridicules, que je n’avais fourni aucun effort, que j’avais appris à lire comme un perroquet apprend à parler, et qu’il ne s’en était même pas aperçu. Ma mère ne fut pas convaincue, et de temps à autre elle posait sa main fraîche sur mon front et me demandait : « Tu n’as pas mal à la tête ? » Marcel PAGNOL, La gloire de mon père.

 

Je hais l’’école.

Ça je l’’ai déjà dit… ! et j’’ai beaucoup aimé l’’école, aussi. Car il faut avoir beaucoup aimé pour pouvoir haïr suffisamment.

Tout avait pourtant bien commencé :

          49/52, ce n’est pas une indication sur des psaumes, mais une tranche de temps, au siècle dernier.

J’’ai été fils unique pendant sept ans six mois et cinq jours. Cette durée affichée avec tant de précision vous semble superflue ? Pas pour moi. Elle est, en partie, la source de toute cette histoire.

Rassurez-vous, l’’arrivée du frère -unique lui-aussi- qui m’’a suivi n’’a en rien changé le climat et l’’ensoleillement familial. On naît toujours unique, on est toujours unique.

Mon père, instituteur, complétait son salaire par un secrétariat de mairie. Mes parents avaient pris cette décision –-et ce n’’était pas une décision machiste- pour permettre à ma mère d’’élever ses futurs enfants. A moins que cela ne soit parce qu’’une première mort-naissance, pleine d’’espoir déçu, ait conforté cette décision ? Ils ne me l’’ont toutefois jamais exprimé.

Je ne retiens de mes deux ou trois premières années que de brèves étincelles, quelques bulles dorées qui remontent à la surface  de ma mémoire : un été éternel, une cour d’’école, les babillages des enfants, le jardin d’’une voisine, ‘l’odeur des petits cakes de ma mère, un tracteur rouge, un banc, un cerisier, moi mangeant des cerises et me fourrant les noyaux dans le nez :

          qui m’’a dénoncé ?

Toujours est-il que mes parents, armés de patience et de gouttes nasales glycérinées, s’’évertuèrent à faire ressortir les noyaux que j’’avais eu bien du mal à faire entrer. Après quelques efforts, voilà mon père récompensé. Un noyau retrouvé dans chaque narine ! Mais c’’était sans compter sur mon esprit, déjà scientifique. M’’étant lancé dans le tâtonnement expérimental, ‘j’avais découvert une narine plus profonde que l’’autre :

« N’a co’ un d’’lo’ côté ! » annonçais-je fièrement à mes parents, un peu tôt soulagés. C’’était vrai. J’’aimais déjà les nombres impairs, aller au fond des choses et surprendre mon entourage.

J’’ai aussi gardé le vague souvenir d’’une porte , sous un escalier, qui m’’effrayait.

Je ne compris pourquoi que quarante ans plus tard,… lorsqu’en en parlant à ma mère, elle m’expliqua qu’un jour la porte qui descendait à la cave était restée ouverte.

Mal assuré sur mes débuts locomoteurs mais d’un pas néanmoins décidé, je m’aventurais vers l’ouverture convoitée.

Ma mère ne fut pas dupe de mes désirs d’exploration, mais elle fut effrayée par la descente vertigineuse de l’escalier qui m’attendait du haut de ses marches.

Elle cria pour m’avertir du danger !

Effrayé par son cri,  j’en tombais assis de stupeur… du bon côté, mais j’en gardais un étrange souvenir d’une porte malveillante.

          53/58, les souvenirs se précisent :

Je me souviens très bien de l’’affection dont j’’étais l’’épicentre, de la voix et du contact des genoux de ma mère lorsqu’’elle me lisait des histoires, de la voix et des bras de mon père lorsqu’’il m’’embrassait avant que j’aille au lit et des chansons qu’’il chantait avec ma mère.

Ecouter, se laisser bercer par la douce musique de ces mots tour à tour emplis de soleil ou de pluie.

Imaginer, se laisser dériver et porter par le courant des mots qui sortent en cascade d’’une bouche. Une voix chaude et vibrante qui vous entraîne dans le rêve et vous amène au bord du sommeil.

Je ne voyais pas beaucoup mon père à cette époque parce qu’’il était déjà à l’’école lorsque je m’’éveillais et encore à la mairie lorsque je m’’endormais, mais il n’’a jamais été absent pour le bonsoir et les moments d’’intimité n’’en étaient que plus riches.

Je me rappelle les trésors d’’ingéniosité dont devait faire preuve ma mère pour me faire manger : transformer un œoeuf dur en cochon, par exemple. Tout était prétexte aux jeux et aux histoires.

Les lectures et les chansons ont bercé mon enfance et tracé un sillon qui m’’a irrémédiablement guidé.

La radio ne faisait pas partie de l’’équipement de la maison  -–je demandais le premier poste pour mes huit ans- pourtant la maison était « sonore ».

Le lave-vaisselle n’’étant pas né, mes parents partageaient cette corvée et assuraient le spectacle en emplissant la maison de chants harmonisés à deux voix pour vaisselle à quatre mains. J’’en ai gardé une fascination pour la mousse et ses bulles irisées en plus d’’un amour intense pour la musique, les musiques devrais-je dire.

Paradoxalement, nous eûmes la télévision très tôt grâce à la générosité d’’un oncle paternel.

Cette petite lucarne ne luisait que le soir pour le « JOURNAL TELEVISE » et en fin de semaine pour « 36 chandelles » de Jean Nohain. Nous étions bien loin de la pollution médiatique du XXI° siècle !

Et moi, bercé par les chants à deux voix qui scellaient notre « unisson », environné de mots et de musiques, j’’ai vite mis du signifiant sur ces signes chargés par tant d’’affection.

Mais cette précocité ne laissa pas de faire des inquiets….

Une voisine de notre village, effrayée de me voir assis par terre avec un livre, craint que je ne fis une méningite.

Contaminé par les mots, certainement ?

C’’est vrai que la lecture est un virus, l’’amour de lire un mal nécessaire dont on ne guérit pas.

Je fis mon « petit Pagnol », avec ma première expérience de lecture sur l’’ardoise magique de l’’écran vespéral.

« JOURNAL TEULEUVISEU ». Evidemment, les majuscules des années cinquante ne portaient pas d’’accentuation ! Mon père, surpris, demanda :

          « Qui t’’a dit ça ? »

          « C’’est marqué là ! »

Bien entendu, ce n’’est pas du Pagnol.

Je ne fus pas, je pense, le seul de mon époque à être « la gloire de son père ».

Avertissement

Ne vous méprenez pas sur ce titre, je suis un produit de l’école de la république et je lui en suis reconnaissant. 

Mais, car il y en a un, si j’ai été émerveillé et comblé par l’école communale, formé par l’Ecole Normale, la partie Cours Complémentaire (Collège) ne m’a pas enthousiasmé. 

Et c’est la cause de ce titre.

Un éducateur n’’a pas le sens de l’échec…

« Un éducateur n’’a pas le sens de l’échec précisément parce qu’’il se croit un maître. »

Gaston BACHELARD in « La formation de l’’esprit scientifique », chapitre 1: La notion d’’obstacle épistémologique, II, page 19 ; Librairie Philosophique J. Vrin

Il sait que les enfants attendent trop de lui et, par peur de ne pas être à la hauteur de la tâche, il va les décevoir.

Il mettra cela sur le dos des programmes, des collègues, des élèves, du manque de temps, du poids de la hiérarchie, des parents et que sais-je encore.

Bien sûr, il aura raison :

          les programmes se soucient peu de l’’enfance ;

          les collègues n’’ont pas fait le « travail » qu’’il escomptait ; lui ne le fera pas non plus, inconsciemment ou par réaction ;

          les élèves sont des enfants (!) que l’’on éduque comme des adultes en miniature -et ils résistent les bougres- refusant de sortir du monde de l’’enfance pour grandir et apprendre ;

          les parents ont depuis longtemps abandonné leur autorité et oublié qu’’eux aussi étaient indispensables dans la chaîne éducative ;

          le temps qui n’’est pas extensible a sacrifié sur l’’autel du « rendement » les matières non « essentielles » (les arts, la culture, le corps) qui de plus, parce que mal maîtrisées, font peur (la peur de mal faire exclut jusque la possibilité de faire) ;

          la hiérarchie est sourde, aveugle et muette et ne répond à la peur que par la crainte d’’une peur encore plus grande. La peur est encore ici un moteur à exclusion.

Alors ?

Je ne condamnerai pas ce maître, victime lui aussi du système parce qu’’il veut s’’y intégrer et n’’y sera ni reconnu, ni visible.

Mais, je compte sur la prise de conscience de ce mal-être profond pour que le monde de l’’éducation continue à avancer en ne laissant ni les enfants ni leurs maîtres au bord de la route.

Comment peut-on  « parler » du « rôle » du maître lorsque :

          l’’on fait l’’impasse sur l’’éducation de sa voix –(qui est à la fois son outil principal et son masque)  et de son corps (qui « parle » également et qui trahit ses doutes et ses hésitations) tous deux siège de ses émotions ;

          l’’on oublie la psychologie de l’’enfant et lorsque  l’’on néglige ses acquis et ses doutes ;

          l’’on méprise la pédagogie, « l’’art » d’’apprendre à apprendre ;

          l’’on ignore les arts, la culture, le réel, le vivant, la révolution technologique pour enseigner des « corpus » sans vie, des modèles désuets et inapplicables parce qu’’à des années lumières de la réalité de la classe ;

          le ministère conçoit des programmes dans des cabinets avec des personnes qui semblent n’avoir  jamais vu un enfant, soit n’’en avoir qu’’une vague idée ;

          les formateurs universitaires, eux également, semblent n’avoir qu’’une lointaine idée de la réalité de la classe et semblent se contenter d’’enseigner du contenu et de remplir des contenants ;

          toute cette machine s’’est emballée, puis ensablée, en laissant finalement le maître en échec, face aux difficultés d’’enseigner.

Heureusement, certains s’’en sortent, malgré ce lourd passif, pour la même raison que l’’on sait pourquoi un enfant échoue mais que l’’on ne connaît toujours pas pourquoi il réussit.

Bien sûr, j’ai noirci volontairement le tableau mais pourquoi devrait-on faire avancer tout le monde au même rythme : pour un service minimum ou pour la pédagogie de la médiocrité ?

Nous avons tous en mains les clés pour diversifier les rythmes et les apprentissages afin que chacun arrive au maximum de ses possibilités (et même au-delà). Et pourtant, on ne fait qu’’augmenter la fracture éducative au lieu d’’apporter les aliments nécessaires à sa réduction ; car l’’on doit nourrir tous les enfants et certains plus que d’’autres : ceux qui doivent combler un déficit social et culturel mais aussi ceux qui n’’ont pas besoin du maître pour apprendre.

L’’école se doit d’’aider ceux qui ne peuvent l’’être à la maison et faire des « devoirs » à l’’école un « devoir » éducatif. Nombreux sont ceux qui n’ont ni livre, ni dictionnaire, ni encyclopédie, ni ordinateur, ni l’’Internet, ni bureau ou même un coin de table qui leur soit réservé ; encore moins quelqu’’un qui les entende et puisse les guider.

Depuis longtemps déjà, les médias ont remplacé les discussions familiales –-quand ce n’’est pas un sujet de dispute- et délivrent une bouillie prédigérée dans laquelle les enfants ne savent rien trier ni puiser. L’’école se doit d’’être là pour éveiller leur esprit critique -afin de donner à chacun la possibilité du choix délibéré et conscient- et construire les outils permettant de sélectionner dans le déluge de l’’information les éléments pertinents.

On n’’enseigne pas par « copier-coller » et l’’outil informatique ne peut remplacer la présence du maître ; il ne peut être qu’’au service des apprentissages et de la pédagogie.

On oublie que, la vue, l’’ouïe, le toucher sont des éléments indispensables à la compréhension du monde qui nous entoure et que lorsque l’’on élimine l’’un de ces « sens » on élimine ceux qui l’’utilisent prioritairement comme source d’’entrée indispensable dans l’information et a compréhension.

Vous allez penser, encore des litanies sur l’’école ! Des poncifs !

Raté, c’est une épître…

Si vous voulez savoir comment un poisson peut évoluer dans l’’air, suivez-moi…

Haïr c’est aimer…

« Haïr, c’’est aimer, c’’est sentir son âme chaude et généreuse, c’’est vivre largement du mépris des choses honteuses et bêtes… » Emile ZOLA

« Seul l’altruiste est capable d’aimer autrui et de haïr autrui. » Anonyme

C’’est parce que je hais l’’école -–tout du moins la partie qui m’’a privé de la fin de mon enfance et du début de mon adolescence- que pendant vingt et un ans, j’’ai choisi d’’aider les élèves en difficulté, les « laissés pour compte » du système, parfois victimes d’’un nom de famille ou d’’un déni d’’existence ; tous ceux qui ne rentraient pas dans les cases préparées à l’’avance et qui souffraient de ne pas être reconnus ou d’’être trop visibles, les enfants gâchés.

C’’est un paradoxe, pour un enfant gâté, souvent insupportable (le paradoxe et l’enfant !).

Il est des joies et des plaisirs qui modèlent une vie ; il est des peines et des souffrances qui orientent un itinéraire.

J’’ai cru pouvoir (volontairement ?) ne garder de ces années d’enfance que les joies, les plaisirs et les instants merveilleux.

C’’était facile pour l’’enfant gâté et une manière d’’oublier pour l’’enfant meurtri.

J’ai choisi délibérément, pour me venger, de ne plus grandir, de rester une fois pour toute dans le domaine de l’’enfance. J’’en ai gardé une sensibilité qui est à la fois une force et une faiblesse.

C’’est pour cela que je suis devenu enseignant, pour rester, et ne pas perdre contact, avec cette enfance souvent blessée mais magique parce que sans certitudes et s’’émerveillant de tout.

Parce que j’’ai du mal à grandir –ou j’’ai dû mal grandir, j’’ai joué au magicien, j’’ai fait mon cinéma ; le maître joue toujours un rôle, parfois sans s’’en rendre compte, pas celui qu’’on attend de lui d’’ailleurs ; il compose et recompose inconsciemment un personnage modèle : une voix, des gestes, une posture, des habitudes (pour se rassurer), pour tenter de maîtriser la peur qui est en lui.

 « Il » sait que les élèves ont peur, il la sent, palpable ; mais savent-ils « eux » que « lui » aussi crève de trouille ?

Alors il construit une palissade qui au lieu de le protéger l’’isole.

Il se compose un masque et fait son cinéma pour survivre alors qu’’il lui suffirait d’’accepter ou de renoncer à son personnage pour vivre et jouer pleinement son rôle.

Vivre, c’’est accepter sa différence -et celle des autres- pour en faire une arme destinée à prolonger le plaisir ou atténuer la souffrance.

Je hais l’école…

Ne vous méprenez pas sur ce titre ! Je suis un produit de l’école de la république et je lui en suis reconnaissant. 

Mais, car il y en a un, si j’ai été émerveillé et comblé par l’école communale, formé par l’Ecole Normale, la partie Cours Complémentaire (Collège) ne m’a pas enthousiasmé. 

Et c’est la cause de ce titre.